Alors que les réformes s’enchaînent sans résoudre les fragilités de fond de notre système de retraite, la France gagnerait à s’inspirer de modèles plus robustes. Entre pilotage automatique de la répartition et capitalisation collective, une voie plus lisible, plus équitable et plus durable est possible.
Le système de retraite français est l’un des plus protecteurs au monde. Il garantit un faible taux de pauvreté chez les aînés et un niveau de vie enviable, reposant sur une forte solidarité intergénérationnelle. Mais cette générosité a un prix : avec un taux de cotisation proche de 28 %, des prélèvements publics en complément, et des dépenses représentant 14 % du PIB, notre système de retraite est l’un des plus coûteux au monde.
Ce poids financier fragilise le pouvoir d’achat des actifs, la compétitivité des entreprises… et l’avenir même du système. Selon le Conseil d’orientation des retraites (COR), le déficit du système de retraite va augmenter fortement alors même que le niveau de vie des retraités va structurellement décliner. Et on ne peut pas taxer le COR d’être pessimiste : depuis sa création, il a systématiquement pêché par optimisme sur ses projections.
Depuis trente ans, les gouvernements répondent à ces déséquilibres par une répétition de réformes paramétriques : allonger la durée de cotisation, reculer l’âge légal, désindexer, ajuster à la marge… Mais cette stratégie atteint ses limites. Le système est devenu illisible, anxiogène, instable. D’après l’étude Pan-European Pension Survey (2023), les Français ont le sentiment qu’en “cotisant toujours plus, ils toucheront toujours moins”. Selon un sondage plus récent d’Odoxa (juin 2025), ils se disent également mal informés et sont résignés à une baisse de pouvoir d’achat des pensions.
Il est temps de changer d’approche. Comparée à ses voisins, la France reste ancrée dans un modèle fortement étatisé, peu incitatif à l’emploi senior, et excessivement fragmenté. Pendant que la Suède adopte un pilotage automatique via les comptes notionnels, ou que les Pays-Bas et le Canada s’appuient sur une capitalisation collective bien encadrée, la France poursuit des ajustements techniques devenus inefficaces face au choc démographique.
Les comptes notionnels — en place en Suède ou en Italie — n’évitent pas les efforts collectifs pour garder un système à l’équilibre, mais ils apportent transparence, stabilité et confiance. Chaque euro cotisé ouvre des droits calculés selon des règles claires, indexées sur des paramètres économiques objectifs. Plus besoin de réforme tous les cinq ans : le système s’ajuste de lui-même grâce à des règles de gestion claires.
Autre levier mal compris : la capitalisation collective. Contrairement à un mythe tenace, les fonds de pension affichent des rendements supérieurs à la croissance économique et donc à la répartition. Ils investissent notamment dans les secteurs les plus productifs et donc les plus rentables pour le retraité : selon l’Insee, depuis 1980, la croissance annuelle de la productivité du secteur manufacturier est de 2,55 %, contre seulement 0,2 % dans les services publics. Un fonds d’investissement citoyen, public et sécurisé, pourrait donc compléter la répartition tout en finançant la réindustrialisation, la transition énergétique ou notre souveraineté stratégique.
La transition vers un système mixte répartition/capitalisation aurait un coût financier, mais les efforts peuvent être justes, ciblés et progressifs. Par exemple, compte tenu du niveau de vie relatif historiquement élevé des retraités actuels, une désindexation temporaire des pensions les plus élevées permettrait de contenir le coût budgétaire de la transition sans pénaliser les plus modestes. Et à terme, une meilleure performance du système permettrait de réduire les cotisations, redonnant du souffle aux actifs.
Il n’y a pas de solution magique. Mais il y a des solutions crédibles. Réformer profondément, ce n’est pas choisir entre solidarité et rendement. C’est au contraire oser les réconcilier.

